Témoignage de Rejha AVDIC
Présidente de Mir Sada Bosnie
pour la Bosnie-Herzégovine

Témoignage de Rejha AVDIC
Je m'appelle Rejha AVDIC, originaire de Bjelovac, près de Bratunac (Est de la Bosnie Herzégovine, proche de la frontière avec la Serbie ), où j'ai vécu avec mon mari et nos 5 enfants.
Nous étions une famille heureuse, sans soucis d'argent. Nous avions notre maison, mon mari travaillait et nous faisions des projets d’avenir pour nos enfants.
Avril 1992...que se passe-t-il ?
Les tanks et l'armée arrivent de Serbie. L'armée yougoslave occupe la ville de Bratunac. Devant ma maison passe la milice tcheknik de Seselj, et parmi eux quelques voisins serbes. Ils s’arrêtent devant notre maison, prennent l'essence de notre voiture et nous disent de nous rassembler tous à un endroit. Moi, je pars à pied avec mes enfants dans le village dont je suis originaire et mon mari se cache. Tous ceux qui sont restés ont été tués et leurs maisons brûlées. Le village comptait 17 hommes, un seul est encore en vie.
1993 … notre famille s’est réfugiée chez le frère de mon mari, à SREBRENICA
C’est un combat de tous les jours pour survivre… les tirs, la famine, la mort partout.
Une information circule : la zone vient d’être déclarée « zone de sécurité » par l’ONU, nous allons être protégés ! Les jeunes se rassemblent pour fêter ça ! Moi j'emmène ma fille chez le médecin. Les grenades commencent à tomber de partout…je suis par terre avec ma fille… à côté de moi un garçon vient de perdre ses yeux. Je ne vois plus rien à part le sang et la chair humaine. Ce jour -là 78 personnes ont perdu la vie, et parmi eux, la nièce de mon mari, 80 personnes ont été blessées.
1995. Chute de SREBRENICA
Le 11 juillet 1995, mes enfants et moi nous séparons de mon mari qui fuit avec 12000 autres hommes dans la forêt pour échapper aux forces serbes qui ont envahi la ville.
Je pars avec mes enfants à Potocari où se trouvaient les soldats de l’UN PROFOR sensés nous protéger… mais sous les vêtements des soldats de l’ONU se sont les hommes de l'armée serbe. Nous sommes parqués dans les hangars des usines. Ils entrent dans les hangars, s’emparent des hommes présents et les tuent. Quand nous sommes sortis des hangars nous avons vu les hommes égorgés et tués. J'ai passé deux jours et deux nuits, là, dans ce hangar, avec mes enfants.
Les cars et les camions arrivent pour nous emmener ailleurs. Je mets mon fils de deux ans dans les bras de ma fille aînée, pour la protéger. Quand nous arrivons au contrôle, avant d’atteindre le car, un soldat prend mon fils des bras de ma fille et me le donne en disant : « Tu t'occupes de cet enfant, quant à elle, elle va rester avec nous! ». Je lui mens, je dis que je ne connais pas cette femme et que je ne peux pas prendre un enfant qui n'est pas le mien. Il me répond que ça ne le regarde pas et il emmène ma fille.
Je rejoins la foule des gens qui attendent et je confie mes enfants à ma belle-sœur, puis je repars vers ma fille pour la sauver. Dans le pré, mis à part, il y a 15 jeunes, garçons et jeunes filles, ma fille est parmi eux. Le soldat qui a emmené ma fille se chamaille avec un autre soldat. Je profite de cette situation. Je prends ma fille par la main et nous retournons dans la foule où j'essaie de retrouver mes autres enfants. Je ne sais pas comment j'ai réussi à les retrouver. Je n'étais pas consciente que je pouvais perdre mes autres enfants en voulant sauver ma fille.
Nous avons regagné le car, et quand ma fille a vu un soldat entrer dans le car elle a perdu connaissance, pensant qu'il était à sa recherche. Nous avons mis nos sacs sur elle pour la cacher du soldat qui nous disait « je suis venu vous tuer tous ». Pour le faire sortir du car, le chauffeur lui a dit qu’il allait se charger lui-même de nous liquider.
Arrivée en territoire libre, près de Tuzla…
On est hébergés sous des tentes sur l’aéroport de Dubrave et dans des centres collectifs d'hébergement. Là commence le harcèlement psychologique. On nous appelle LES REFUGIES, alors que nous sommes dans notre pays, la Bosnie Herzégovine. On doit refaire nos documents d’identité, faire scolariser les enfants, survivre au quotidien, combattre pour faire exister la vérité, récupérer nos biens.
Les difficultés et la peine commencent, comme si ce n'était pas assez ce qui nous est arrivé.
Ma maison et mes biens ont été donnés à un homme de Vres, qui dit avoir combattu pour cela.
Mon combat avec le gouvernement de la République Serbe de Bosnie qui gère le territoire où est situé ma maison durera deux ans. L’homme qui occupait ma maison l’a quittée, mais il l'a détruite en partant.
Ainsi je suis toujours réfugiée en Fédération croato-musulmane, là où j’ai choisi de vivre, et je suis indésirable en République Serbe de Bosnie, ces deux territoires étant les deux « entités de la République de Bosnie Herzégovine. Je suis sans importance, je ne suis toujours pas bienvenue chez moi.
Deux de mes enfants ont émigré. Une de mes filles vit en France où elle a fondé une famille. Mon fils vit en Allemagne. Ma fille aînée a fait face à son traumatisme, elle vit avec son mari et leurs deux enfants sur leur ferme, en République Serbe de Bosnie. Mes deux autres filles vivent en Fédération croato-musulmane.
MON COMBAT CONTINUE ENCORE, JE N'AI TOUJOURS PAS RETROUVE MON MARI...
Rejha AVDIC est militante dans l’Association des « Femmes de Srebrenica », ainsi que « Les Femmes en Noir » de Belgrade. Elle a participé aux procès des criminels de guerre à La Haye, à Belgrade et Sarajevo. Avec d’autres femmes, elle se déplace dans tous les pays des Balkans pour retisser les relations déchirées par les guerres déclenchées au moment de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie (1991-1995).
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