Témoignage de Mirela MAROSLIC
Présidente de Mir Sada Bosnie

Du chaos à l'apaisement

« Du Chaos à l’apaisement » 
par l’Association Bosnie Mir Sada

Reconstruction par la formation

Témoignage du 04/02/2016 au Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation à Lyon

 

Mirela Maroslic, 34 ans, chargée de Mission en Bosnie Herzégovine pour la Fédération des Maisons Familiales Rurales région Auvergne-Rhône Alpes depuis janvier 2014.

De nationalité bosnienne mais aussi française depuis 2005, je travaille en Bosnie Herzégovine depuis la fin de mes études de master en commerce international, spécialisé PECO et CEI à Rennes.

A la fin de mes études en 2006, de retour en Ardèche, je rejoins l’association Mir Sada pour contribuer aux relations BiH/France et réfléchir au soutien économique des bosniens.

D’avril 2007 à fin 2012 je suis salariée de l’association Mir Sada pour mettre en place en BIH, en partenariat avec l’Office Français pour l’Immigration et l’Intégration, le programme d’aide au retour des bosniens déboutés du droit d’asile et les accompagner à monter leur micro-projet d’activité dans leur lieu d’origine. C’est aussi pour moi, l’occasion de découvrir mon pays d’origine.

Travaillée par cette expérience de terrain qui a mis en évidence le manque de formation des agriculteurs sur place, et de manière plus générale un manque cruel de formation pratique, je participe à un groupe de travail qui réunit l’Association Mir Sada, les MFR Rhône Alpes et un groupe d’agriculteurs de Zivinice (BiH). L’objectif de ce groupe est d’évaluer les besoins en formation dans l’agriculture, et de faire naître un projet de développement d’un réseau de formation professionnelle.

En janvier 2014, je reviens en Bosnie comme Volontaire en Solidarité internationale pour les MFR Rhône Alpes. Depuis cette date, j’anime un groupe d’agriculteurs et de partenaires en Bosnie Herzégovine, afin de créer un réseau de structures de formation professionnelle dans le cadre des Maisons Familiales Rurales. La première maison a été inaugurée le

Je suis également vice-présidente de l’association Bosnie Mir Sada depuis 2014.

 

Je suis très émue d’être dans ce lieu : le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation

La résistance…

Je suis originaire de Prijedor, Trnopolje (nord-est de la BiH) commune qui a vu se former 3 camps de concentration sur son territoire en 1992, dont un par lequel ont transité plus de  25 000 personnes. C’était dans mon école primaire, devenue camp de concentration puis de déportation. 3100 citoyens de Prijedor ont perdu la vie au cours de l’été 1992, dont mes oncles et mes cousins. Ma famille a résisté avant et au début de la guerre.

 

La déportation…

Celle de mon père dans les camps (Keraterm puis Trnopolje) et celle de ma mère (37ans) ma sœur (8ans) et moi-même (10 ans) sur la route migratoire, ainsi que toute ma famille. Transportés par wagons à bestiaux vers le territoire libre, à partir du camp de Trnopolje. Puis un long périple, route migratoire de 4 mois entre Trnopolje et Andrezieux Bouthéon (Loire), parsemé de peur, doute, faim, soif… divers moyens de transport, nuits blanches, poussière, poux, trafiquants… espoir et rencontres.

Je suis donc ce migrant.

Il y a 25 ans j’arrive à l’âge de 10 ans à peine en France, je débarque avec 300 autres personnes à l’aéroport d’Andrieux Bouthéon, dans un environnement inconnu, une langue inconnue, des gens inconnus, dans l’inconnu… (convoi organisé par la Croix Rouge Internationale pour les anciens prisonniers de guerre et leur famille

Une fois le statut de réfugié politique acquis, nous nous installons en Ardèche, dans un immeuble :

« Chouette ! on va s’amuser » … on passe de chambre en chambre dans tout l’immeuble !  Auparavant je vivais dans une maison. Mes parents étaient propriétaires d’une maison et d’un terrain agricole, et salariés tous les deux dans deux entreprises… je ne connaissais pas la vie ne immeuble.

Qu’est ce qui m’aide à m’intégrer et comprendre l’environnement autour de moi ? Ce ne sont pas mes parents, ils ont à faire face à leurs peurs, leurs défis, leur intégration, notre sécurité, la tête dans la guerre et en France en même temps. C’est l’école et ce qu’elle me montre, les activités extra-scolaires, Marinette, une bénévole, qui m’aide dans mes devoirs scolaires, puis qui me sort de la maison, dans la nature, et m’introduit à la culture française. Tout comme Françoise le fait avec ma sœur jusqu’à devenir « notre famille », la tante que nous n’avons plus.

Maman m’encourage à faire des études. Elle me répète souvent « il faut que tu puisses obtenir ton morceau de pain par toi-même ». Elle nous pousse à devenir autonomes par la scolarisation, c’est son obsession.

Plus j’avance dans les classes scolaires et meilleures sont les notes. Je transforme mes différences et difficultés en avantages : les langues, les voyages (subis ou voulus), la géographie, la curiosité, l’intérêt pour la survie, l’économie de base. Après le lycée, je me lance dans des études courtes en commerce international (car il faut vite s’insérer professionnellement et gager son pain), mais encouragée par tous, je finis par faire un master 2 professionnel en Commerce International Spécialisé dans les PECO et CEI à Rennes. Avant cela j’avais fait en parallèle un double master 1 en management des entreprises à St Etienne et une année de Bachelor of business studies en Irlande.


15 ans après notre départ forcé je fais le chemin inverse : de France en BiH, à l’âge de 24 ans.  Je suis de nouveau inconnue sur une terre inconnue, mais cette fois-ci adulte, changée par mes expériences, par ma formation, par les apprentissages. J’arrive dans ce pays la BiH, dans un environnement inconnu pour contribuer au développement, au tissage de liens, à l’insertion ...

Comment construire dans un environnement où 12 ans auparavant, les liens ont été cassés, la confiance perdue et la méfiance généralisée après un conflit de 3 ans ayant fait 100 000 morts, plus d’un million de déplacés et 35 000 personnes disparues ? Comment passer d’un bon d’un système socialiste à un capitalisme sauvage sans transition, dans un pays où l’appareil productif a été détruit par la guerre et où il faut tout reconstruire ?

Je me retrouve donc 12 ans après la guerre à accompagner des migrants bosniens de France en BiH, qui pour la deuxième ou troisième fois doivent reconstruire leur projet de vie économique et sociale. Je fais ce travail durant l’existence du programme en question, c’est-à-dire 5 ans, pour le compte de l’Association Mir Sada conventionnée avec l’OFII. Puis je passe au développement économique. Pour rester, il faut non seulement survivre, mais il faut pouvoir gagner sa vie pour moins se faire manipuler et penser au-delà de soi, donc reconstruire à plusieurs un processus économique.

Formation PREC

J’accompagne donc un groupe de 3 agriculteurs qui découvrent avec intérêt les MFR et souhaitent se lancer dans la création de la première MFR en BiH afin de former les jeunes du milieu rural. Basée sur le mode associatif, la pédagogie par alternance, l’analyse de la pratique... le modèle proposé par les MFR est encourageant, mais loin, très loin des pratiques locales. Les agriculteurs ne savaient pas à ce moment-là dans quoi ils se lançaient… et moi non plus !

Trois ans d’accompagnement, 2014-2017,

  • je me rends compte que certains pionniers, marqués par la guerre les traumatismes restent dans le passé et ne parlent que du passé, n’arrivent pas à se projeter et imaginer un projet, un dispositif innovant.
  • L’engagement, le faire ensemble, n’est ni naturel ni habituel en Bosnie, d’autant plus au service d’un projet collectif et non matériel.
  • Les moyens financiers manquent pour soutenir les projets naissants

La confiance, le travail constructif, la planification de quoi que ce soit sont difficiles. Beaucoup de méfiance demeure les uns envers les autres.

Les clés qui ont permis des pas en avant :

  • Les femmes : celles qui malgré le fait qu’elles ne s’exposent pas dans l’espace public ont trouvé les ressources en elles pour se mobiliser et concrétiser. Sur elles reposent la famille, les exploitations, l’organisation et la gestion de la vie familiale, l’éducation des enfants. Elles ne perdent pas leur temps. Une femme Nesiba, en a mobilisé 4 autres durant un an, puis l’année d’après elles étaient 13, avec des projets concrets sur les sujets qui les touchent.  
  • Un ou deux hommes qui ont fait le point avec le passé, ont réussi (ont atteint une assise économique et émotionnelle) dans la vie et ont envie de contribuer à leur développement et celui de leurs compatriotes.
  • Puis une équipe plus jeune. Avec l’arrivée d’un jeune président, d’une jeune technicienne, deux jeunes administrateurs, le projet commence à s’imaginer autrement, se concrétiser.
  • Cependant il faut des moyens (humains et financiers surtout) pour que des personnes compétentes puissent œuvrer, travailler véritablement sur l’élaboration de formation sur l’animation de la formation etc..

Il y a deux semaines j’étais invitée à la réunion du conseil d’orientation stratégique à l’ambassade de France à Sarajevo sous la présidence de Mme l’Ambassadrice afin de projeter la politique culturelle de coopération jusqu’en 2020.  La Première conseillère demandait pourquoi il n’y avait pas de mobilisation citoyenne en BiH. D’après elle, la notion d’engagement a été « abandonnée ». Le seul espoir dans ce sens est la jeunesse et le soutien aux actions de la jeunesse dans la société civile.

Je laisse Jasmina Maslic, Animatrice/technicienne de PREC Zivinice depuis septembre 2016, vous parler des actions et de l’initiative du Centre Familial Rural de Formation Zivinice en BiH.  

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