A propos de Jovan Divjak

Publiée le 29 juin dans les médias bosniens par un groupe d’intellectuels et de citoyens français, la lettre ouverte appelle le ministre de la Justice de la Bosnie-Herzégovine, Barisa Colak, à retirer la demande d’extradition du général Jovan Divjak, retenu par la justice autrichienne. Monsieur le Ministre, Juristes, enseignants et artistes, nous sommes des citoyens français qui, dès avril 1992, ont dénoncé l’agression subie par la Bosnie-Herzégovine et pris le parti de sa capitale assiégée.

Depuis ce moment, nous n’avons cessé de nous préoccuper du retour de la paix et de la consolidation de la justice dans votre pays. C’est pourquoi nous sommes indignés par le sort actuellement réservé au général Jovan Divjak. Le rôle énergique et courageux qu’il a joué dans la défense de Sarajevo, sous les tirs des milices et d’une armée fédérale (JNA) qui avait trahi ses idéaux, est reconnu partout dans le monde et constitue aujourd’hui encore un motif de fierté pour les habitants de la ville. Sa fondation Education Builds B&H aide les enfants victimes de la guerre, sans considération d’origine ni préférence religieuse.

Depuis trois mois, Jovan Divjak est retenu en Autriche, empêché de rentrer à Sarajevo sur la foi d’un mandat émis par la Serbie qu’Interpol a pourtant refusé de valider. Le parquet de Belgrade lui impute, sans la moindre preuve, une responsabilité dans les morts qui furent déplorés rue Dobrovolja ka, lors du retrait négocié d’une colonne de la JNA, le 3 mai 1992. Ejup Ganic, vice-président de la République au moment des faits, a été arrêté à Londres en 2010 dans le cadre de la même enquête, mais la cour britannique a estimé que l’accusation était inspirée par des motifs politiques, qu’elle ne reposait sur aucun élément sérieux et elle l’a donc libéré le 27 juillet.

Déjà ministre de la Justice à cette époque, vous vous étiez abstenu d’exiger l’extradition d’Ejup Ganic, que ce soit en qualité d’accusé ou de simple suspect. Nous ne comprenons donc pas pour quelle raison vous avez présenté cette fois, au nom de la Bosnie-Herzégovine, une demande d’extradition de Jovan Divjak, puisque sa responsabilité dans l’affaire n’est pas davantage avérée. Une enquête a été ouverte dès 2005 par le procureur de la Cour d’État de Bosnie-Herzégovine sur le dossier Dobrovolja ka. Si cette dernière reprend à son compte la liste de suspects dressée par la Serbie, alors ce sont dix-neuf personnes et pas seulement Jovan Divjak qu’elle devrait entendre. Non seulement cette demande d’extradition que vous avez transmise à la justice autrichienne parait entériner les assertions hasardeuses de votre homologue de Belgrade, mais elle signifie également que la justice bosnienne concentre ses seuls efforts sur un seul nom.

Cette initiative que vous avez validée choque d’autant plus l’opinion publique européenne que M. Divjak n’est pas inculpé devant la Cour d’État, qui l’a déjà auditionné comme témoin dans le passé. Par ailleurs, il a clairement manifesté le désir de retourner au plus vite à Sarajevo, où il pourra parfaitement répondre en homme libre à toute nouvelle demande d’audition formulée par les magistrats. Votre requête est donc inappropriée. Elle est en outre inopportune, car elle retarde le moment pour les juges autrichiens de constater le caractère infondé de la demande d’extradition du parquet de Serbie. Nous espérons qu’aucun motif de politique intérieure ne l’a inspirée et que vous allez la retirer sans délai. Nous n’osons pas imaginer que vous pourriez faire un cas particulier du général Divjak, et lancer des poursuites à son encontre parce qu’il professe des convictions différentes des vôtres et qu’il se bat pour une Bosnie-Herzégovine unie, protégeant les droits et les libertés de ses citoyens indépendamment de leur appartenance ethnique et de leur préférence partisane.

Confrontée à deux requêtes concurrentes de Belgrade et de Sarajevo, la justice autrichienne a décidé le 22 juin de consulter les instances judiciaires des deux pays avant de déterminer celle qui doit l’emporter. Cette procédure aux résultats hypothétiques risque d’allonger de manière insupportable la rétention de Jovan Divjak, tant que les deux pays n’auront pas épuré leurs contentieux. Vous pouvez hâter son retour, vous le devez, M. le Ministre, en renonçant à votre demande. Il suffirait alors aux magistrats autrichiens de déclarer, comme leurs collègues britanniques le firent le 27 juillet 2010 à propos de M. Ganic, l’irrecevabilité de la demande de Belgrade. Cela leur serait d’autant plus aisé que la Serbie n’a fourni aucune pièce probante depuis cette date.

Il n’échappe à aucun observateur avisé que son acharnement contre le général Divjak ne sert qu’à flatter les extrémistes, les chantres de la « purification ethnique » et les nostalgiques de la « grande Serbie » qui ont mal digéré l’arrestation de Ratko Mladic. La justice bosnienne, quant à elle, sortirait grandie de cette affaire. D’abord elle rendrait sa liberté à Jovan Divjak, qui ne souhaite que recouvrer son honneur, retrouver sa famille, travailler dans l’intérêt des générations futures à travers sa fondation et demeurer dans la ville qu’il a défendue au péril de sa vie. Ensuite, elle pourrait recueillir dans une libre déposition le témoignage de cet homme, comme celui des autres protagonistes, afin d’approfondir sa propre enquête et d’établir la vérité sur les faits de la rue Dobrovolja ka. Enfin et surtout, elle serait lavée du soupçon de s’être prêtée à une manœuvre politique indigne d’un État démocratique qui aspire à rejoindre un jour l’Union européenne.

La justice rendue aux victimes est une condition indispensable de la réconciliation entre les peuples. À condition qu’elle ne soit pas instrumentalisée à des fins contraires. L’Europe ne voudra pas cautionner les tentatives de réviser l’histoire de la guerre et de régler des comptes personnels par le biais de procédures judiciaires dévoyées. Il faut vite rendre la parole au droit, M. le Ministre. Antoine Garapon, magistrat, secrétaire général de l’Institut des Hautes Études sur la Justice Florence Hartmann, écrivaine, ancienne correspondante de guerre dans les Balkans, ancienne conseillère auprès du procureur en chef du TPIY et du TPIR Louis Joinet, magistrat, premier avocat général honoraire à la Cour de Cassation, ancien expert indépendant auprès des Nations Unies Maguy Marin, chorégraphe Ariane Mnouchkine, metteuse en scène, directrice du Théâtre du Soleil, Olivier Py, metteur en scène, directeur de Théâtre national de l’Odéon, François Tanguy, metteur en scène, Théâtre du Radeau Emmanuel Wallon, professeur de sociologie politique à l’Université Paris Ouest Nanterre Monique Chemillier-Gendreau, professeure émérite de droit public et de science politique à l’Université Paris Diderot Jean-Louis Fournel et Pierre Bayard, professeurs à l’Université Paris Saint-Denis Jack Ralite, ancien ministre, sénateur de la Seine-Saint-Denis.

Précision de l'Association Sarajevo: le ministre de la justice de BH, Barisa Colak, qui assure les affaires courantes depuis les dernières élections du 3 octobre 2010 depuis lesquelles la BH est sans gouvernement, est un membre du parti nationalliste croate HDZ-BiH, fidèle allié de Milorad Dodik, Président de la RS, qui a menacé de faire arrêter Jovan Divjak au cas où il se trouveraitsur le territoire de l'entité serbe.

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